ENTRETIEN. Propos haineux sur Internet : « Des amendes seraient nécessaires »

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Comment expliquer que la haine se propage autant et aussi ouvertement sur les réseaux sociaux ? Jean-Marc Royer, entrepreneur spécialisé dans la modération sur Internet, et fondateur de Netino, livre son analyse de l’affaire Mila.

L’affaire « Mila », du nom de cette lycéenne qui a tenu des propos insultants sur l’islam, dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, a relancé un vif débat autour du droit de critiquer les religions. Le 18 janvier, cette adolescente de 16 ans, avait reçu une déferlante de menaces de mort après ces propos.
Depuis plus de trois semaines, la polémique ne retombe pas. La jeune fille a même dû quitter son lycée. Comment l’expliquer ? JeanMarc Royer est fondateur et directeur associé de Netino, leader en France dans la modération de propos diffamatoires sur le web 2.0. Son entreprise travaille avec plus de 200 entreprises.
Chaque année, la société Netino édite un baromètre qui sert d’indicateur pour le gouvernement, Le panorama de la haine en ligne. Selon ce baromètre, 10,4 % de propos haineux étaient recensés sur Internet en 2018. En 2019, ce chiffre est passé à 12,4 %, soit une augmentation de 20 % en un an. Pour Jean-Marc Royer, l’inéluctable augmentation de cette tendance ne fait aucun doute. Il a accepté de livrer son analyse de la situation.

Que vous inspire l’affaire Mila ?

C’est un sujet très intéressant qui en dit beaucoup sur l’état des réseaux sociaux en particulier et de la société française en général. Un seuil a été franchi dans l’expression de propos haineux sur ces réseaux. Les messages de menaces adressées à Mila visaient en premier lieu sa personne, mais s’étendent à l’ensemble de la population française. Le message qui est passé est : qui que vous soyez, si vous critiquez la religion musulmane, vous serez menacés de mort, pourchassés, harcelés… C’est pour cette raison que cette affaire est déterminante et fait franchir un cap au phénomène.

Pourquoi parlez-vous de terrorisme ?

Le terme de terrorisme renvoie au fait de créer une peur et d’installer une forme de pression physique et psychologique, en l’occurrence pour empêcher l’usage de la liberté d’expression. Il s’agissait de faire peur à cette lycéenne pour l’empêcher de parler. C’est bien évidemment une atteinte à sa liberté d’expression. Les auteurs des multiples menaces ont obtenu ce qu’ils voulaient, c’est-àdire que Mila n’ose plus se rendre dans son établissement, ni même sortir de chez elle. Depuis les tragiques événements intervenus à la rédaction de Charlie Hebdo, on sait désormais que les menaces de mort doivent être prises au sérieux. On est face à une instrumentalisation des réseaux sociaux comme arme de terrorisme.

Comment la haine se propage-t-elle sur les réseaux sociaux ?

Cette propagation s’explique dans une large mesure par ce que l’on appelle un « effet de meute ». Une première personne poste un propos haineux, qui va entraîner un deuxième propos, puis un troisième… Dans une dynamique de surenchère. C’est à celui qui sera le plus véhément. Par exemple, sur les pages que nous modérons, si l’intervention est assez rapide pour retirer les premiers propos haineux, l’effet de meute est généralement stoppé.

Les internautes se cachent-ils pour exprimer leur haine ?

Auparavant, les propos haineux étaient postés d’une manière plus discrète, voire cachée via l’emploi d’un pseudonyme. Aujourd’hui, le recours à l’utilisation de faux comptes persiste, mais on remarque que beaucoup d’internautes publient des propos à caractère haineux et même illégal sous leur vrai nom. C’est une illustration de la libération de la parole haineuse sur Internet.

Sont-ils sanctionnés ?

Lorsque des personnes se livrent à des propos illégaux, à l’image du harcèlement et des menaces de mort sur les réseaux sociaux, ils ne sont que très rarement punis. Ce n’est pas une question de moyens pour les forces de l’ordre, mais de législation. La loi n’a pas été adaptée à ce type de situation. Aujourd’hui, aucun dispositif juridique ne prévoit de sanction automatique à l’image d’une amende pour un excès de vitesse. Pour qu’une personne soit condamnée, il faut un procès. La multitude de cas rend cette perspective difficilement envisageable. Un système d’amende serait nécessaire pour voir disparaître un certain sentiment d’impunité chez les auteurs de propos illégaux, très présent sur les réseaux sociaux.

Source : Ouest France

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